Je suis née au Caire, vers 1925, dans la lente poussière d’un après-midi sans fin.
Rudolf Lehnert posa son appareil au milieu de la rue. Ernst Landrock recueillit mon image et l’emporta vers d’autres rivages… Et, pendant un instant, le temps consentit à s’arrêter.
J’ai gardé la blancheur du ciel, l’ombre fraîche des maisons, les femmes assises contre les vieux murs… et, au loin, la Mosquée Bleue, flottant comme un songe au-dessus de la ville.
Tous ceux que je porte ont disparu.
Leurs pas se sont effacés.
Leurs voix se sont tues.
Mais parfois, lorsque la lumière se pose doucement sur moi, je crois encore entendre le froissement de leurs étoffes… le murmure de la rue… une plainte lointaine montant dans l’air brûlant.
Je suis une héliogravure de Lehnert et Landrock.
Une mince feuille de papier sur laquelle un jour ancien refuse de mourir.
Regardez-moi encore un instant.
Peut-être verrez-vous trembler, au fond de mes ombres, ce Caire que j’ai tant aimé…
Et que je suis désormais seule à me rappeler.
I was born in Cairo, around 1925, amid the slow dust of an endless afternoon.
Rudolf Lehnert placed his camera in the middle of the street. Ernst Landrock gathered my image and carried it towards distant shores… And, for a moment, time consented to stand still.
I kept the whiteness of the sky, the cool shadows of the houses, the women seated against the ancient walls… and, in the distance, the Blue Mosque, floating like a dream above the city.
Everyone I carry has disappeared.
Their footsteps have faded.
Their voices have fallen silent.
Yet sometimes, when the light rests gently upon me, I believe I can still hear the rustle of their garments… the murmur of the street… a distant lament rising through the heated air.
I am a photogravure by Lehnert and Landrock.
A fragile sheet of paper upon which an ancient day refuses to die.
Look at me for one moment longer.
Perhaps, deep within my shadows, you will see the Cairo I once loved begin to tremble…
A city that I alone now remember.
